Des jours de ma vie

Publié le par HABIBA

 

Supporter le pire


La vie de certains êtres humains témoigne d'une richesse dont on a peine, de leur vivant, à considérer l'ampleur. Zaynab alGhazâli est de ces femmes qui ont tout donné de leur existence pour Dieu, pour leur foi, pour leur espérance de justice. Avec simplicité et détermination.

 

A la lecture des lignes qui vont suivre, un sentiment de malaise et de révolte naît en nous. Comment cela est-il possible' Comment un pouvoir peut-il s'exercer avec autant de terreur et de férocité? Ayyâm min hayâtï -Des jours de Ma vie- est une autobiographie-témoignage des jours les plus sombres de la dictature nassérienne en Égypte. Au mieux, les opposants au régime se sont vus emprisonner, mais le plus naturel était de subir les traitements les plus humiliants et les tortures les plus sophistiquées. Zaynab al-Ghazâli, figure emblématique de la lutte des Femmes Musulmanes, raconte ici ces mois de détention, l'humiliation, les injures et la violence au quotidien. Il y eut la souffrance, les larmes; il est resté la détermination. Peut-être est ce là le plus grand enseignement de cet ouvrage: au coeur de l'horreur, la force de la foi (al-imân), de la patience (a'-sabr) et de la persévérance (a'-thabât). Zaynab al-Ghazâli est restée fidèle.

 

Ce texte est important à plus d'un titre. A l'heure où l'Occident «prend conscience» d'un «réveil de l'islam» -dont on situe la naissance en 1979 (après la Révolution iranienne)-, l'auteur rappelle les événements trop souvent occultés des années cinquante et soixante. Époques jalonnées par la répression et les exécutions capitales qu'avait ordonnées «le père du socialisme pan-arabe». Décennies déterminantes dans l'histoire de la mobilisation religieuse et culturelle qui fut l'une des forces vives des mouvements d'indépendance et que les nouveaux libérateurs écraseront sans ménagement une fois installés au pouvoir. L'élan du renouveau islamique qui avait vu le jour à la fin du siècle dernier, et qui s'actualisait par un dynamisme visible dans les années quarante, allait être considérablement freiné: l'emprisonnement et l'exécution de ses principaux penseurs ouvraient une ère nouvelle, plus trouble, plus crispée, forcément conflictuelle.

 

Des jours de ma vie rend compte de cette période-clef, de l'intérieur... à tous les sens du terme: au sein du mouvement des Frères Musulmans, initiateur et principal mouvement d'opposition islamique, et au coeur de l'obscurité des geôles égyptiennes après la trahison des espoirs d'indépendance. On en retiendra trois enseignements:

1 - L'homme qui fut adulé par tous les partis dits progressistes en Europe, et par tous les défenseurs de l'indépendance des pays du Sud; le président qui a incarné la volonté de libération du Tiers-Monde au nom du non-alignement... fut, sur le plan intérieur, un dictateur impitoyable. Après s'être engagé dans le mouvement des Frères Musulmans, sans doute pour tirer profit de leur force populaire, il usa de la politique la plus machiavélique pour parvenir au pouvoir et s'y maintenir. Ses alliés d'hier devinrent ses nouveaux ennemis qu'il n'eût de cesse de réprimer et d'éliminer. On connaît aujourd'hui la vérité, et le silence de plomb qui régna jusqu'au début des années soixantedix s'est estompé: les opposants à la politique nassérienne, à l'instar de Zaynab al-Ghazâli, ont vécu l'enfer et l'horreur. Le «Libérateur» était un tortionnaire.

 

2 - Le mouvement des Frères Musulmans fut le premier de ce siècle à s'organiser en force populaire d'opposition religieuse et culturelle à la présence coloniale. Certes, il y eut Saïd a'-Nursi en Turquie ou Ibn Bâdis en Algérie, mais la formulation systématique d'une pensée liée à un engagement concret de terrain fut surtout le fait de Hassan al-Banna. Celui-ci a élaboré, entre 1928 et 1949, une pensée neuve et un programme d'action sociale de grande envergure. Il refusait tant l'emploi de la violence que l'idée d'une «révolution islamique». Son maître-mot était l'éducation (a'-tarbiyya) qu'il encourageât et organisât sur tout le territoire. Sa pensée tenait de l'entreprise de réforme (tajdîd) et lorsqu'il fut assassiné en février 1949 (sur ordre de l'occupant anglais en collusion avec les Américains), la totalité de l'action islamique en Égypte se faisait sans recours à la violence. Il en fut ainsi durant cinq années encore. En 1954 débute l'ère de la répression dont nous avons dit un mot: une lame de fond emporte les intellectuels musulmans qui n'avaient pas envisagé un tel dénouement. Les mois et les années qui vont suivre vont apporter leur lot de désillusions et de peines: l'emprisonnement, la torture, l'exil et la mort. Dans les prisons les esprits vont s'échauffer et l'on prend conscience que le pouvoir de Nasser (un musulman) est pire que tout ce qui avait été vécu avec la présence anglaise (pourtant occidentale et chrétienne): que faire? comment agir? Ceux qui furent proches de Hassan al-Banna et de son successeur Hassan al-Hudaybî vont prôner la persévérance et la patience dans la même voie de l'éducation et de la réforme. D'autres, à partir des années soixante, vont établir le compte des échecs de cette stratégie dont le moindre est de les avoir menés à la prison et à la potence sans autre gain apparent sur le plan social. La division est consommée: le second groupe va prendre ses distances vis-à-vis du credo des Frères et va appeler à une réaction armée dont l'objectif doit être de renverser le pouvoir. A l'ombre des prisons, les positions se raffermissent, les partisans de l'action armée refusent désormais de prier avec les conciliateurs, perçus comme des suppôts du Tâghoût, du despote.

 

Avec le traitement infligé à ses opposants, Nasser réussit à atteindre trois objectifs: museler les forces d'opposition les plus populaires, diviser leurs rangs, radicaliser le mouvement (ce qui, à terme, fera naître de nouveaux groupuscules tels que «al-takfir wa al-hijrâ», «al jihâd» ou «al-jama'àte al-islämiya» -dont les actions permettront, à posteriori, de justifier la politique gouvernementale répressive-). Or, on ne le dira jamais assez, la répression du pouvoir a précédé la radicalisation de la pensée et de l'action des réformateurs musulmans. Le terrorisme d'Etat fut tel qu'il a poussé un nombre important de femmes et d'hommes à considérer que seule l'action violente avait quelque chance d'aboutir. Une lecture attentive des pages qui vont suivre est révélatrice de la triple pression -physique, psychologique et politique- exercée sur les militants et qui a mené certains à refuser toute idée de dialogue avec le pouvoir. Tout porte à croire, avec le recul de la lecture qu'il nous est loisible de faire aujourd'hui, qu'il s'est agi d'une stratégie délibérée de Nasser quia utilisé les actions armées -quand il n'a pas mis en scène des attentats- pour justifier son intransigeance. Ainsi, et nous devrions nous en souvenir, l'allié objectif du pire des dictateurs fut le radicalisme aveugle de ses opposants. Habile manoeuvre.

 

3 - Zaynab al-Ghazâli est connue dans l'ensemble du monde musulman. Son engagement témoigne, contre tous ceux qui n'ont voulu voir dans la mobilisation «islamiste» que l'expression d'un nouveau machisme, du rôle des femmes dès l'origine du mouvement. Avec Zaynab al-Ghazâli, elles étaient, dans les années quarante et cinquante, pas moins de cinq mille femmes organisées en association et réparties en sections sur l'ensemble du territoire égyptien. Actives sur le plan de la pensée comme dans le domaine social, elles revendiquaient le respect de leurs droits en faisant référence à leur identité musulmane. Porteuse
d'un mouvement de libératicn dans et par l'islam, elles furent nombreuses à s'engager, et de toutes les classes sociales. Comme on pourra le lire, elles ne furent pas épargnées par les mauvais traitements, l'humiliation et la torture. Zaynab al-Ghazâli l'a vécu dans sa chair, dans son honneur, dans son être. A l'heure de la peine, de la souffrance, elle s'en est remise à Dieu en l'invoquant pour qu'Il soit témoin de l'injustice subie, de l'injustice des hommes... Dans son engagement de tous les instants, par son courage, sa détermination, sa patience et sa confiance, elle est un modèle pour toutes les femmes musulmanes... elle est un exemple pour toutes les femmes.

 

Il convient de ne pas oublier, lors de la lecture des pages qui vont suivre, l'époque qu'elles relatent et la pression terrible que subissaient les musulmans dans les prisons. Les mots sont parfois durs, les jugements tranchés -voire définitifs-, l'amertume permanente... comment pourrait-il en être autrement? Soumis aux mêmes conditions de détention, l'être humain le plus ouvert, le plus pondéré, le plus généreux, finit par se fermer, se recroqueviller, se durcir. En filigrane, on perçoit la puissance de la stratégie policière et sécuritaire mise en place par le despote Nasser: dès l'origine, il sut qu'il avait deux adverses: la détermination et la patience des êtres de foi. Il s'ingénia à les briser dans le corps et l'esprit de ses opposants... il y parvient parfois. Seuls les mieux armés dans leur conviction, ou plus simplement sur le plan mental, réussirent à maîtriser leur peur, leur révolte ou leur haine. Bien que cet ouvrage ait été écrit des années après les événements qu'il relate, il reste des traces de la blessure et de la rancoeur, mais Zaynab al-Ghazâli n'est jamais allé trop loin... Quand on l'engagea à trahir ou quand on la poussa à l'action extrême, elle s'efforcera d'éviter les excès. Au prix d'une profonde douleur, comme en témoigne certains passages.

Dès 1941 Hassan al-Banna avait averti ses frères et soeurs: la route serait longue, difficile, semée de peines, de larmes, de souffrances, de tortures, d'exils et de mort. Vision prémonitoire qu'il transmit aux plus engagés d'entre ses compagnons: conscient de la force de la foi et de la détermination, il disait «voir», «voir comme si la scène se déroulait devant lui», les exécutions et les pendaisons. En écrivant ses lignes, j'ai le souvenir des confidences de mon père qui passa son adolescence auprès de Hassan al-Banna. Il m'avoua que lorsqu'il l'entendait prédire cet avenir, il ne comprenait pas l'entière portée de ses mots et, dans son for intérieur, se disait: «Avons-nous donc fait du mal? Nous voulons être libres devant Dieu, nous appelons les gens à la foi, à faire le bien, à promouvoir l'éducation et la justice sociale? Que peut-on nous reprocher?» Il en comprit le sens des années plus tard, après la trahison concertée de Nasser, des Anglais et des Américains, quand ses frères furent effectivement condamnés à mort, torturés ou, comme lui, forcés à un interminable exil.

 

Reste l'enseignement le plus déterminant de ces années de douleur. Malgré la répression et la mort, la conviction et la détermination des femmes et des hommes n'ont pas été entamées et beaucoup, alors que tout les poussait à la radicalisation, sont restés fidèles aux principes fondateurs de leur action: la foi, la spiritualité vivifiée, l'éducation et le travail en profondeur, contre vents et marées. Ils font confiance à Dieu et s'en tiennent aux enseignements islamiques de douceur, de calme, de patience et d'amour. Ils respectent les rythmes. Surtout, ils refusent de tomber dans le piège tendu par les grandes puissances et les dictatures locales qui voudraient les voir verser dans «l'action armée», « le fanatisme», «le rejet inconditionnel de l'Occident»... Ils ont appris, bien appris, que la haine qu'on voulait susciter en eux était l'alliée de l'oppression qu'on leur infligeait. Ils savent, ils savent dans leur chair, faire la part des choses entre la patience et la naïveté. -On ne devrait pas faire l'économie de cette histoire, de cette mémoire, à l'heure où les événements se précipitent dans le monde musulman: la répression accrue des pouvoirs, la radicalisation alimentée de la base, les divisions suscitées et entretenues sur le terrain... tout cela a un parfum de déjà expérinrenlé. Les instruments d'analyse ont certes été affinés, les méthodes se sont sophistiquées, le cynisme politique a pris des formes plus subtiles, mais les conséquences sont les mêmes: les peuples sont privés de liberté, les intellectuels musulmans engagés emplissent les prisons, le mensonge règne et la conspiration du silence est la règle. Hier comme aujourd'hui, on s'en prend aux musulmans qui, pour être convaincus, refusent la violence et effectuent un travail social des plus utiles: leur foi, qui mêlent la force de la conviction à la modération dans l'analyse du terrain, apparaît comme le principal ennemi des dictateurs. Ils le savent et agissent en conséquence.

 

Zaynab al-Ghazâli a supporté le pire. Devant Dieu, face aux hommes, elle a refusé la trahison et le mensonge. Son histoire doit nous apprendre à nous armer d'une foi profonde, d'une patience infinie et d'un espoir inébranlable. L'espoir de ceux qui espèrent en Dieu quel que soit le rejet, l'insulte ou l'humiliation. La fidélité commence par une vivification de la source des coeurs, avant de s'offrir comme une qualité de l'action. En cela, Zaynab al-Ghazâli est un beau modèle et nous lui en témoignons une fraternelle reconnaissance. Modèle pour les hommes, elle l'est de façon privilégiée pour les femmes, jeunes et moins jeunes, qui trouveront dans son histoire une force d'être et de foi qui devrait réveiller en leur coeur l'envie de «suivre les jalons de la route». Il faudra certes accepter les peines et les tristesses et ne jamais se départir de la douceur dans la patience: en écrivant ces mots, c'est l'image d'une autre femme qui naït en moi... à 16 ans, elle perdit son père, Hassan al-Banna, assassiné; à 20 ans, elle connut l'exil, loin de son pays, des siens, de ses racines. Dans un silence digne, avec une tendresse profonde, elle a accepté le sort de ceux qui veulent croire sans trahir. Comme Zaynab al-Ghazâli, à qui elle a toujours témoigné une chaleureuse estime, elle participe de cette même histoire de la fidélité. C'est elle, Wafa alBanna, ma mère, qui me fit rencontrer une première fois Zaynab al-Ghazâli. Dans le patient silence et la détermination de sa vie privée, elle est pour moi un exemple, comme l'est Zaynab alGhazâli dans son engagement public. Destins de femmes, riches et tellement dignes.

 

Je leur dédie ces lignes à toutes deux, ainsi qu'à toutes les femmes qui, dans l'exil, la solitude et le silence des souffrances tues, luttent et cherchent en elles la force d'être et de rester fidèles. Elles sont nombreuses à vivre leurs déceptions, leurs peines et à soigner leurs blessures dans un exil intérieur que leur pudeur ne veut dévoiler. Il faut prier Dieu, pour qu'Il les accompagne de Sa protection et de Son amour. «La victoire est avec la patience» a dit le Prophète (Que Dieu lui accorde la bénédiction et la paix): cette patience témoigne de la Présence au coeur de l'apparente solitude; elle est source de vie... de la vraie Vie.


Tariq Ramadan
Genève, avril-octobre 1995

 

  

Ce livre, je suis actuellement en train de le lire, mach'allah il est trop bien. En plus, très pratique dans le bus, il y a plusieurs sous parties (1 à 10 pages), donc celles et ceux qui ont une petite demi-heure de transport vous pouvez lire une petite sous partie à l'aller et au retour. ; )

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